Janvier signé et daté : "ABEL. GRIMER FECIT 1599"
Mai signé et daté : "GRIMER F. 1599"
Décembre signé et daté : "ABEL GRIMER FECIT 1599"
Provenance :
• collection A. Ehrman ;
• vente Vienne 1941 ;
• vente Sotheby’s Londres 1960 ;
• collection privée Belgique ;
• collection privée anglaise ;
• collection M. Seybel.
Série complète des douze mois de l’année, cette suite unique de 12 tableaux permet aux amateurs d’admirer, dans toute son intégrité, le talent et l’indépendance de style d’un des grands maîtres du paysage flamand.
Les représentations des différentes saisons, que ce soit sous la forme de tableaux de mois ou de cycle des quatre saisons, jouent un rôle important dans la peinture flamande. La tradition picturale remonte aux livres d’heures de la fin de l’époque médiévale, parmi lesquels celui du duc de Berry, réalisé par les frères Limbourg, représente l’exemple le plus abouti.
Pierre Brueghel l’Ancien et Lucas van Valckenborch reprendront à leur compte ces thèmes traditionnels pour les magnifier et en faire le sujet principal de vastes compositions. Abel Grimmer s’inscrira également dans cette filiation en ajoutant néanmoins sa marque propre : la recherche d’une naïveté voulue par une stylisation des formes et l’introduction de couleurs puissantes. La force de son œuvre lui permettra de créer au delà de cette sorte de schématisation une œuvre gorgée de poésie, sachant mieux que d’autres donner une densité pleine d’humanité aux images de la vie rurale dans les Flandres du XVIe siècle.
Cette série particulièrement connue de Grimmer est datée de 1599(1). Inspirée d’une composition de Hans Bol (1534-1593)(2), l’œuvre allie le génie créatif des paysages de Bol à la charge émotionnel des coloris de Grimmer. Ces 12 panneaux conjuguent la vision de deux artistes authentiques qui déclinèrent toutes les possibilités picturales qu’offrait le changement des saisons dans la vie de leurs contemporains.
Comme le veut la tradition, chaque panneau dépeint un des douze mois de l’année en l’illustrant par une activité humaine bien caractéristique :
Janvier nous plonge ainsi dans le décor citadin de la Grand-Place de Bergen-op-Zoom, (ville où Hans Bol vécut quelque temps après le saccage d’Anvers par les troupes espagnoles) où les toitures typiques crénelées sont recouvertes de neige. La ville fête l’Epiphanie : au centre de la place, tandis qu’un petit marchand a ouvert son étale, un gracieux cortège se déplace au rythme du tambour et de la flute. Déguisés en roi, des enfants les accompagnent, les bras chargés de friandises. La lumière de l’hiver décline les tons brique des façades, et fait briller l’épais manteau neigeux.
Le froid de février offre aux habitants la joie de patiner sur les douves prises dans la glace. Les remparts de la ville d’Anvers ouvrent sur un vaste espace de jeu, qui devient le théâtre de chutes pour les moins habiles. Le panorama s’ouvre sur la Rode Poort et pousse le regard du spectateur jusqu’aux clochers de l’église Saint Jacob. Bien que de composition fort différente, cette scène n’est pas sans rappeler le dessin de Pieter Brueghel l’Ancien, Patineurs devant la porte de St Georges à Anvers.
Une fois la neige fondue, le mois de mars est consacré au travail de la terre et au soin des arbrisseaux dans les villages. A la sortie d’une ville traversée par un fleuve et entourée de collines, Abel Grimmer plonge ses pinceaux dans un paysage campagnard : notre regard quitte les coteaux du premier plan, pour s’enfuir par delà la ville vers un horizon s’étendant à perte de vue.
Nous quittons le monde agricole pour rejoindre le jardin bien agencé d’un château qui attend les semis d’avril. Le châtelain et sa dame en font la visite, admirant le travail des jardiniers. Avec rigueur et perspective, le jardin clos se poursuit au loin vers un champ, ainsi que vers une charmante église.
Passé les parterres, nous restons dans les dépendances de la prestigieuse demeure pour rejoindre les élégants qui se sont donnés rendez-vous au pied d’un arbre pour savourer la douceur du mois de mai. Au son de la musique, l’heure est à la détente pour certains, alors que d’autres s’occupent à divers jeux.
Juin marque le retour des activités fermières, où la tonte des moutons a pris place dans la basse-cour du château. La laine s’y retrouve lavée, étirée, empilée. Le pigeonnier, les granges, le château et son pont levis, renforcent encore le côté bucolique et plein de charme de ces activités fermières.
Après s’être occupé des bêtes, juillet marque le temps des fenaisons et des réserves de fourrage pour le bétail. De belles meules ponctuent le champ où s’affairent les paysans vêtus d’éclatantes culottes carmin.
Le travail de la terre se poursuit en août avec la récolte des blés mûrs parmi coquelicots et bleuets. La blondeur prononcée du premier plan plonge la composition dans une atmosphère chaude et estivale, qui assoiffe le faucheur assis sur une botte.
Tranchant avec l’atmosphère dorée des champs, septembre nous plonge au cœur des vergers où de belles pommes pendent aux branches des arbres. L’abondance des récoltes nous rappelle la chaleur des mois précédents. Bruxelles, qui se laisse deviner grâce à la flèche de son hôtel de ville, luit encore sous la lumière des derniers feux de l’été.
Le raisin prend la place des pommes goûteuses dans les activités des villageois, qui avec leurs pieds extraient des grappes généreuses le précieux nectar, symbole du mois d’octobre.
Les vendanges terminées et les coteaux à nouveau vierges, la coupe du bois de chauffage est de rigueur en novembre pour ravitailler les habitations du village.
Les salaisons de décembre marquent définitivement l’hiver, et les repas des fêtes de fin d’année. Tandis que l’on dépèce le cochon, la ville se met au rythme de l’hiver : les moutons sont reconduits à l’étable, le charpentier découpe les troncs de bois en planches et les enfants s’amusent à découvrir le monde...
Par les douze thématiques qui composent cette série aux couleurs éclatantes, Abel Grimmer s’inscrit dans la peinture populaire de son temps. Harmonieusement composées, remplies d’anecdotes et de détails savoureux, les scènes reprennent les préceptes formels et stylistiques de Hans Bol, tout en les poussant à l’apogée d’une simplification efficace. Les plans s’échelonnent en perspectives et jeux de courbes, les arbres encadrent avec subtilité les scènes, pour faire de ces panneaux circulaires de fabuleux témoignages de la vie des Flandres à l’aube du XVIIe siècle.
(1) La plus ancienne série des Douze mois de l’année, réalisée par Abel Grimmer, est datée de 1592. Elle est actuellement exposée en la chapelle de l’église Notre-Dame de Montfaucon en Velay, en Haute Loire.
(2) Abel Grimmer connut ces 12 compositions grâce aux gravures d’Adrian Collaert (1560 ?-1618), exécutées d’après les dessins de Hans Bol et publiées en 1585. Les gravures sont conservées au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale de France tandis que les dessins originaux de Bol appartiennent à une collection privée (Old Master and Modern drawings and prints from the Franz Koenigs Collection, Sotheby’s New York, 23 janvier 2001).
1570 - Anvers - 1618
Peintre anversois, Abel Grimmer est le fils du paysagiste Jacob Grimmer (c. 1526-1590) chez lequel il effectue son apprentissage avant d’être reçu comme Maître dans la Guilde des peintres de Saint-Luc en 1592.
Il peignit de nombreux paysages de petit format, représentant des scènes champêtres avec parfois l’insertion de motifs bibliques; il fut surtout le spécialiste des séries consacrées aux Quatre Saisons et aux Douze Mois, qui sont en quelque sorte la transposition sur panneaux des calendriers des miniaturistes.
Contemporain de Pieter Brueghel le Jeune, il interpréta comme lui, mais d’une manière très personnelle, certaines gravures et modèles conçus par Pieter Bruegel l’Ancien et par Hans Bol. Il resta ainsi profondément attaché à l’esprit et à la conception un peu archaïque du XVIe siècle. Il aurait également suivi une formation d’architecte. Ce serait cette préoccupation de professionnel - dans le rendu des bâtiments et des perspectives - que l’on rencontrerait dans ses peintures représentant des intérieurs d’églises ou de palais, ainsi que dans ses vues panoramiques de la ville d’Anvers et ses tours de Babel.
Il fait preuve d’une très grande habileté de dessinateur, d’un sens de l’observation juste et aigu. Le caractérisent un graphisme sévère et précis, une vision synthétique de la nature à l’exemple des primitifs et miniaturistes, une composition aux lignes schématiques, une extrême subtilité dans le choix et la juxtaposition des tons.
On a pu dire de lui, quand on ne connaissait guère encore l’étendue de son œuvre, qu’il “simplifiait la nature avec une charmante et poétique naïveté, accompagnée d’une grande maîtrise d’exécution”. En fait, sa conception picturale allie un certain réalisme du paysage, en un accent très personnel, à une stylisation de la nature et des architectures.