
Panneau - 25,1 cmPaysages
Provenance :
• P. de Boer, Amsterdam, 1934 ;
• LA Stroink, Enchede Dr R Bijkerk, Enchede Anonymous sale, Mak van Waay, Amsterdam, 7 avril 1970, lot 269 ;
• Dr Anton CR Dreesmann ;
• collection...
lire la suiteProvenance :
• P. de Boer, Amsterdam, 1934 ;
• LA Stroink, Enchede Dr R Bijkerk, Enchede Anonymous sale, Mak van Waay, Amsterdam, 7 avril 1970, lot 269 ;
• Dr Anton CR Dreesmann ;
• collection privée.
Dans les années 1570, Lucas van Valckenborch s’illustra dans la réalisation de véritables paysages panoramiques peints le plus souvent sur des panneaux circulaires. Avec une minutie proche de l’enluminure, le peintre parvenait à mêler intelligemment une scène biblique à un paysage fourmillant de détails savoureux. Notre panneau évoque la parabole des aveugles dont la représentation connut un immense succès dans les Pays-Bas du Sud, à la fin du XVIe siècle. Ce thème est en effet ancré dans l’iconographie de la peinture du Nord depuis Jérôme Bosch, dont un de ses tableaux aujourd’hui perdu nous est connu par une gravure de Jérôme Cock. Cette estampe fut reprise à son tour en 1540 par Cornelis Massys, qui ajoute deux figures d’aveugles aux deux peintes par Bosch. Cependant, la représentation la plus célèbre demeure l’œuvre de Pieter Brueghel l’Ancien, réalisée en 1568, aujourd’hui conservée au musée national de Capodimonte à Naples. De cette version, Valckenborgh reprend le motif de la canne liant les deux aveugles tombant dans le ravin, ainsi que le motif de l’église à l’arrière-plan. Ce sujet fut également traité par le frère aîné de l’artiste : Maerten van Valckenborgh.
L’Évangile de Saint Mathieu nous parle du Christ remettant en question la notion de tradition telle qu’elle est défendue par les Pharisiens, tenant d’une orthodoxie aveugle car mal comprise : "Laissez-les : ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou !". Cette notion de "tradition" pervertie par des siècles d’aveuglement se trouve au cœur du questionnement philosophique qui anime l’Europe du Nord au XVIe siècle. La Réforme, la place de l’Eglise de Rome mais aussi les découvertes de nouveaux continents et de nouvelles civilisations font éclater les certitudes d’antan et "aveuglent" les hommes perdus dans un monde dont ils ne semblent plus maîtriser les règles. Face à cette réalité, il devient aisé de comprendre la raison de l’intérêt des artistes du temps pour cette parabole.
La composition de Lucas Van Valckenborch s’échelonne en plans successifs, liés par le petit pont de bois. La chute des quatre aveugles est représentée dans la partie inférieure
gauche du tableau, au pied du pont et au bord du fossé. Suivant le canevas brueghelien, les deux derniers aveugles ont encore les pieds sur le chemin tandis que les deux premiers basculent déjà. La quiétude du paysage accentue encore le tragique de cette chute. Le contraste n’en est que plus expressif, à l’image d’Icare se noyant sans attirer l’attention de quiconque. Le monde poursuit sa course sans se soucier du drame qui se déroule. Techniquement, Valckenborch nous interpelle par la maîtrise de ses personnages : l’aveugle le plus engagé dans le ravin étonne par sa posture presque baroque. Les membres de ce groupe se voient liés les uns aux autres par un jeu plastique qui renforce l’idée de mouvement.
Mais au-delà de son sujet principal, l’œuvre est avant tout un superbe exemple de la production paysagère des Flandres dans la seconde moitié du XVIe siècle. La composition est scindée en deux par un magnifique chêne qui sépare le cœur du village en fête d’avec une imposante ferme à colombier. Au pied de l’arbre, un porcher garde son troupeau qui se nourrit des glands tombés au sol. Ce motif souvent apparenté au fils prodigue, est aussi présent dans la composition du Musée d’Anvers intitulé Paysage fluvial avec porcher et hauts-fourneaux. Dans un panorama aux tonalités délicates, l’artiste nous offre ici un exemple saisissant de l’harmonie qu’il était capable de faire naître entre les préoccupations spirituelles les plus profondes de son temps et le rendu harmonieux d’une vie quotidienne idéalisée. Maîtrisant à la perfection les règles les plus strictes du paysage flamant, Lucas Van Valckenborch nous livre ici une œuvre magistrale digne des plus belles compositions de cette époque.
Littérature : J Stiennon, Les Sites Mosans de Lucas I et Martin I van Valckenborch, Liège 1954, no.49
J Briels, Peintres Flamandes et Hollande au début du siècle d’or 1585-1630, Antwerp 1987, p.140, fig. 162 (as Jacob Saverij)
A Wied, Lucas und Marten van Valckenborch, Freren 1990, p.142, no.24, illus.
K Ertz, Pieter Brueghel der Jüngere, Lingen 2000, p.91, fig. 35 (as ‘Jacob Saverij(?)’; known to Ertz only from the illustration in Briels, loc. cit.)
Expositions : Enschede, Rijksmuseum Twenthe, octobre 1929, no.28;
Enschede, Rijksmuseum Twenthe, Bruegheltentoonstellung P de Boer, 1934, no.28;
Almelo, Kunstkring de Waag, Oude Kunst uit Twents Particulier Bezit, 1953, no.52, pl.8 ;
Dordrecht, Dordrechts Museum, Boom, Bloem en Plant, 1955, no.147 ;
Laren, Singer Museum, Modernen van Toen, 1963, no.151, pl.52
Plus d'infos
Avant 1535 Malines - Francfort 1597
Lucas van Valckenborch fut sans doute initié à la peinture par son père, Martin van Valckenborch l’Ancien, avant d’être admis comme maître de la guilde de...
lire la suiteAvant 1535 Malines - Francfort 1597
Lucas van Valckenborch fut sans doute initié à la peinture par son père, Martin van Valckenborch l’Ancien, avant d’être admis comme maître de la guilde de Malines en 1564. Suite aux persécutions religieuses infligées par les troupes du Duc d’Albe aux sympathisants de la Réforme, il dut fuir sa ville natale en 1566 pour se réfugier à Liège puis à Aix-la-Chapelle où il retrouva son frère Martin ainsi que son ami Vredeman de Vries. Il s’installa à Anvers en 1576. L’année suivante il travailla à Bruxelles pour l’archiduc Matthias, alors gouverneur des Pays-Bas. En 1581, il accompagna ce dernier en Autriche et séjourna à Vienne et à Prague. Nous retrouvons par la suite sa trace à Linz et à Nuremberg. A partir de 1593, il partagea un atelier à Francfort avec son frère Martin.
Ce maître s’inscrit parmi les plus grands paysagistes du XVIe siècle. Sa conception du paysage dérive directement de Joachim Patenier et de Pieter Brueghel l’Ancien. Ses représentations très détaillées des saisons, des kermesses villageoises, des compagnies galantes, des vues de villes se distinguent par le soin méticuleux apporté à leur réalisation et leur netteté poursuivie dans chacun des plans qui mènent à l’horizon.
Ses paysages panoramiques, montagneux ou boisés, sont une réelle invitation à la promenade. Cet observateur attentif et scrupuleux traite ses compositions avec la délicatesse d’un miniaturiste. Ses sujets, souvent anecdotiques, sont toujours traités de manière attractive et bénéficient d’une surprenante exactitude historique, tandis que le paysage environnant gagne en exactitude topographique.
À la fin de sa vie, l’artiste parfait encore ses paysages : bénéficiant de nuances lumineuses et raffinées, ceux-ci témoignent d’une réelle démarche créatrice pour dépasser la conception brueghelienne jamais atteinte par ses contemporains.