Provenance :
Collection privée.
Le Grand Canal de Venise, principale voie traversant la cité des Doges, est au XVIIIe siècle un des sujets de prédilection des peintres de vedute. Serpentant...
lire la suiteProvenance :
Collection privée.
Le Grand Canal de Venise, principale voie traversant la cité des Doges, est au XVIIIe siècle un des sujets de prédilection des peintres de vedute. Serpentant la ville selon un « S » inversé, il est, par les nombreux palais et les architectures magnifiques qui le composent, l’objet d’une admiration sans faille. Giuseppe Bernardino Bison ne déroge pas à la règle et nous présente sur cette toile un long fragment du Grand Canal, avec le Palazzo Grimani di San Luca qui domine la partie gauche de la composition.
Ce palais fut construit au milieu du XVIe siècle pour Gerolamo Grimani par Michele Sanmicheli, et ses travaux se poursuivent à la mort de ce dernier par Gian Giacomo de' Grigi. Elevé selon un plan central, sa façade classique reprend le motif typique de l’arc de triomphe et des colonnes corinthiennes, inspirées de l’architecture romaine. Dans cette Vue de Venise, il domine largement par sa majesté les autres édifices. C’est sûrement inspiré d’une gravure de Visentini réalisée d’après une composition de Canaletto que Bison exécute ce tableau. Aujourd’hui disparue mais ayant figurée à l’époque dans l’inventaire de la collection du Comte de Normanton, la composition initiale de Canaletto est source d’inspiration pour de nombreux vedutistes. Et dans la gravure de Visentini comme dans notre tableau de Bison, on reconnaît aisément les différents palais qui jouxtent le Palazzo Grimani. Sur la rive droite, en face de celui-ci, on trouve le palais Businello, puis le palazzo Coccina-Tiepolo. Enfin, au bout de la perspective se dresse le palais Foscari. Mais déjà la part d’invention de Visentini se fait sentir dans la gravure probablement exécutée en 1745 et 1751. Aussi, Bison rompt parfaitement avec le dessin de Canaletto en créant sa propre disposition des gondoles et des personnages à leurs bords.
Mais on est loin ici de l’agitation et de la frénésie des élégants, récurrents dans l’œuvre des maîtres qui l’ont précédé. Quelques gondoles au premier plan sont encore marquées des stigmates du faste de Venise, et c’est dans une lumière plus dramatique que le peintre exprime la fin des grandes heures de la Cité. A y regarder de plus près, cette veduta porte les traces non équivoques du siècle qui l’a vu naître. Sans même s’attarder sur les détails vestimentaires, crinolines et redingotes qui situent d’emblée la scène dans les années 1830, on ne peut qu’être frappé par la parcimonie avec laquelle Bison intègre des groupes de personnages dans cette merveilleuse vue architecturale. Bison sacrifie-t-il déjà au mythe d’une Sérénissime ou plutôt d’une Venise alanguie et mourante? L’utilisation de Sérénissime qualifiant la République des Doges serait ici déplacée dans la mesure où l’inscription I.R. Poste (Postes impériales et royales) lisible au-dessus du porche monumental du Palais Grimani révèle l’occupation autrichienne : et c’est sans doute là que l’atmosphère de dignité compassée et de calme un peu forcé se dégageant des figures prend tout son sens. Comme si Bison, par-delà la sérénité et la limpidité apparentes de cette veduta, avait voulu y installer une allusion subtile aux affaires politiques.
A n’en pas douter, l’extrême précision du rendu architectural ainsi que la sensibilité atmosphérique qui se dégage de cette composition en font une œuvre digne des prédécesseurs de Bison, tels que Canaletto, Bellotto ou encore Guardi.
1762 Palmanova - Milan 1844
Né à Palmanova du Frioul en 1762, Giuseppe Bernardino Bison occupe une place particulière parmi les peintres qui prolongent la tradition vedutiste à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. Artiste éclectique et versatile, il a également laissé une œuvre importante de peintre décorateur, en suivant la trace prestigieuse de Tiepolo, Guardi, Ricci, Zaïs ou Diziani : de nombreux palais et villas de Ferrare, Padoue, Trévise, Udine, Trieste et des alentours attestent de ses capacités de peintre fresquiste. Sur chevalet, se consacrant essentiellement à la veduta topographique, il n’en aborda pas moins des sujets divers et variés, de fantaisie, et au-delà de ces deux aspects de son art, réalisa une impressionnante production graphique.
À partir de 1831, il s’installe à Milan et de 1834 à 1838, il effectue une série de voyages qui le porteront successivement à Florence, Rome, Naples et Paestum, élargissant ainsi son répertoire de vedutiste.
De son œuvre protéiforme, il convient de souligner, par-delà la variété des sujets, l’extrême qualité de la réalisation picturale qui fait de lui l’un des plus dignes épigones de la tradition vedutiste vénitienne du XVIIIe siècle.