Provenance :
Vente Paris, galerie Charpentier, 24 juin 1960, Me Ader, lot 247 reproduit pl.XXXIII (comme Sébastien Vrancx) ;
Collection privée.
Le terme « perspectif » était employé en...
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Vente Paris, galerie Charpentier, 24 juin 1960, Me Ader, lot 247 reproduit pl.XXXIII (comme Sébastien Vrancx) ;
Collection privée.
Le terme « perspectif » était employé en néerlandais pour désigner les représentations picturales d’architectures. Il est clair que par cette dénomination, l’architecture tenait un rôle majeur dans ces compositions, bien loin du simple décor. L’effet tridimensionnel qu’offrait une perspective bien construite plongeait le spectateur dans un univers onirique fait de luxe et de grandeur. L’illusionnisme de ces architectures devenait une source d’admiration pour un public en quête de surprise iconographique.
Le banquet d’Antoine et Cléopâtre témoigne avec force de l’importance qu’acquit la représentation d’architectures palatiales à Anvers et à Amsterdam au tournant des XVIe et XVIIe siècles. Anthonie Van de Velde met en valeur un milieu architectural complexe et savamment construit. Ouverte sur d’autres ailes, la salle du banquet impressionne par ses dimensions, par sa décoration luxueuse et par l’importance de ses larges baies vitrées, inondant la scène de lumière. La pièce principale répond en tous points aux techniques développées dans les ouvrages de Vredeman de Vries : les éléments architectoniques et le mobilier guident notre regard vers le point de fuite du tableau, situé en plein centre du panneau et symbolisé par une minuscule porte ouverte.
L’architecture du palais se veut séduisante. L’artiste bâtit sous nos yeux une esthétique grandiose, digne d’accueillir la reine d’Egypte. Nombreuses sont en effet les références à l’antiquité. La nef centrale, abritant le point de fuite, est rythmée par l’alternance des pilastres et des niches. Elle devient un écrin homogène, hérité de l’architecture classique et des plus grands ornemanistes de son époque. Dans chacune des alcôves se nichent des sculptures du Panthéon grec réalisées dans un trompe-l’œil saisissant. De même, l’architrave est ornée de bas-reliefs représentant des guirlandes de fruits ainsi que des trophées de guerre. Sur les pilastres, de fines sculptures décoratives, des mascarons ou encore des vases prouvent la méticulosité du peintre dans sa recherche du trompe-l’œil. La magnificence de l’architecture palatiale s’exprime aussi par l’usage de marbre qui conjointement à la pierre donne à l’édifice toute sa polychromie. D’immenses baies de verre éclairent l’espace tout en allégeant les murs.
Allant à l’encontre du choix de la plupart des peintres d’architecture qui accordaient peu d’importance aux personnages de leurs compositions, Van de Velde s’empare ici d’un sujet particulièrement ambitieux. La rencontre d’Antoine et Cléopâtre offre de nombreuses possibilités picturales à l’artiste qui se doit d’étonner par une composition riche et enlevée. La Renaissance aimait l’Antiquité, ses mythes et son histoire. Cléopâtre, reine d’Egypte, tantôt perfide et débauchée, despotique et capricieuse, fascina les artistes de l’époque. Anthonie van de Velde peint ici la rencontre entre la descendante de Ptolémée et le successeur de César : Marc Antoine. Inspirée des écrits de Plutarque, cette scène de banquet se voit déclinée avec verve dans le style typique de la Renaissance du nord.
L’histoire d’Antoine et Cléopâtre est connue des peintres de la Renaissance grâce aux premières traductions de la Vie d’Antoine qui révèlent à l’Europe l’histoire tragique de la Reine d’Egypte. Dans la seconde moitié du Ier siècle avant Jésus-Christ, juste après l’assassinat de César, la République romaine plonge dans la guerre civile. Marc Antoine et Octave (futur Auguste, Empereur de Rome) s’associent à un fidèle de César, Lépide pour nouer de nouvelles alliances. Fort de son âge et de son expérience, Marc Antoine a des vues sur l’Egypte, le grenier à grains de la Méditerranée. Afin de renforcer sa main mise sur les territoires orientaux de la république romaine, Marc Antoine s’allie avec Cléopâtre, héritière légitime des Pharaons. A lire l’historien romain, le régime politique instauré par Antoine et Cléopâtre s’approchait d’une théocratie. Le couple s’étant installé à Alexandrie, inventa la « vie inimitable », sorte d’organisation religieuse fondée sur la mystique dionysiaque. Antoine y était assimilé à Dionysos et Cléopâtre à Aphrodite. Plutarque décrit un couple jouissant d’un cérémonial luxueux dont le train de vie décadent était bien loin des mœurs romaines.
Le chapitre 26 de la Vie d’Antoine nous parle de la rencontre qui eut lieu en 41 av. JC à Tarse entre l’ancien général de César et la reine d’Egypte. C’est ce banquet précis qu’Anthonie van de Velde choisit de représenter dans ce magnifique tableau au format hors du commun. Les deux personnages historiques se remarquent aisément dans la foule. Antoine se situe au centre de la pièce, fièrement campé dans son costume et coiffé d’un casque en or. Derrière lui des hommes de haut rang discutent sans avoir remarqué l’arrivée majestueuse de la Reine d’Egypte. La belle Cléopâtre pénètre dans la salle accompagnée d’une suite de femmes. A ses pieds, un page lui présente son sceptre. Des officiers romains semblent éblouis par sa grâce. Autour d’eux, les serviteurs vaquent aux derniers préparatifs du diner. Le banquet s’annonce gargantuesque : les magnifiques tables dressées attendent de nombreux convives. Du vin sera servi et versé dans des carafes d’argent, tourtes et pâtés de cygnes et de paons décorent déjà les tables aux nappes blanches et éclatantes. Van de Velde accorde parfaitement le faste du décorum royal à cette architecture imaginaire faite de démesure.
Maître de l’illusion d’optique et habile maniériste, Anthonie van de Velde signe avec ce tableau une œuvre remarquable tant par la qualité de son architecture que par le traitement de son sujet. Héritier de Hans et Paul Vredeman de Vries, il s’illustre comme un véritable humaniste en insérant dans ce superbe décor un sujet très en vogue au XVIIe siècle. Peu de temps avant Shakespeare mais bien avant Tiepolo au Palazzo Labia, Anthonie van de Velde fait revivre le mythe de la grande Cléopâtre dans un cadre résolument maniériste, dont les dimensions, la richesse du décor et la beauté de la perspective sont à couper le souffle.
1557 Anvers - Amsterdam 1616
Frère du peintre et marchand d’art Hans Van de Velde, Anthonie naquit à Anvers en 1557. On le retrouve dès 1590 à Amsterdam où il se maria et accéda au rang de bourgeois. Nous retrouvons sa trace dans de nombreux actes commerciaux et immobiliers. Attentif aux évolutions de la peinture de son temps, Van de Velde intègrera les avancées techniques et esthétiques de Paul Vredeman de Vries et se spécialisera dans la peinture d’architecture. Peintre flamand séjournant en Hollande, il est probablement l’oncle des peintres Esais van de Velde (1590-1630) et Jan van de Velde, graveur (1593-1641). Son corpus a été établi par le RKD (Rijksbureau voor Kunsthistorische Documentatie) autour d’un tableau portant le monogramme A V.