Provenance :
Collection privée
Dans le sillage d’Herri Met de Bles, Lucas Gassel s’inscrit comme un peintre de paysage à la fois héritier de la tradition de Joachim Patenier et doté d’une...
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Provenance :
Collection privée
Dans le sillage d’Herri Met de Bles, Lucas Gassel s’inscrit comme un peintre de paysage à la fois héritier de la tradition de Joachim Patenier et doté d’une vision résolument moderne. Comme pour nombre de ses contemporains, la vie de Gassel comprend encore bien des énigmes. Il résulte de l’étude de son corpus, que l’artiste évolue avec renommée dans le milieu artistique des Pays-Bas à la fois comme peintre mais également comme dessinateur et auteur de gravures éditées par Hieronymus Cock. Cette représentation de Loth et ses filles dans un paysage de chaos illustre bien les intentions artistiques de Gassel : fidèle héritier des premiers paysagistes tout en se tenant à l’avant-garde des idées et des techniques picturales de son temps.
Comme le voulait la tradition, les paysages de Lucas Gassel s’accompagnent toujours de scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. L’épisode que l’artiste choisit de peindre ici est tiré du chapitre XIX de la Genèse. L’histoire débute dans les villes de Sodome et Gomorrhe, construites dans la vallée du Jourdain, près de la mer morte. Dieu veut punir leurs habitants dont les mœurs dépravées leurs vaudront de mourir sous « une pluie de soufre et de feu ». Abraham demande alors à Dieu d’épargner son neveu Loth et sa famille, avec pour seule condition de quitter la ville avant sa destruction sans jamais se retourner. Dieu accepte et envoie deux anges avertir Loth et les siens de quitter la ville. Loth, ses deux filles et sa femme prennent la route, jusqu’à ce que cette dernière ne désobéisse. Elle fut aussitôt transformée en statue de sel. Quant à Loth et ses filles, ils trouvent refuge dans une caverne. Craignant de voir la lignée de leur père éteinte, les filles imaginent d’enivrer leur père afin que celui-ci les mettent enceinte. Très prisée au XVIe siècle, cette terrible histoire combinant scènes apocalyptiques et jeux de séduction inspira un grand nombre d’artistes tant en Italie que dans les Flandres.
La scène figurée au premier plan n’est autre que l’épisode de séduction se tramant entre l’aînée et son père, la cadette observant la scène et servant à boire. Dans l’histoire de la peinture, plusieurs iconographies ont été retenues pour illustrer ce thème, relevant d’un poncif typique selon lequel l’abuseur rejette toute la responsabilité de son acte sur sa victime. Dans toutes ces représentations, le thème de l’ivresse est omniprésent, tout comme l’idée de la fin du monde, représentée par les incendies de Sodome et Gomorrhe à l’arrière-plan. Cependant, contrairement aux compositions habituelles de Lucas Gassel, les personnages bibliques occupent le premier plan du tableau. Cet agencement est à rapprocher de la composition du père de Hieronymus Cock, Jan. Conservé au musée de Détroit , le tableau se déploie de manière identique : les trois protagonistes se trouvent au premier plan, quoique déplacé à gauche.
Lucas Gassel montrait déjà dans son paysage avec Tamar et Juda un goût prononcé pour la représentation du couple. Les trois personnages principaux sont traités ici avec un raffinement rare et renforcent par leur présence l’intensité dramatique de la composition. Leur attitude confère au tableau une grâce et une singularité troublante. Les corps sont modelés par de fines nuances de couleurs d’une grande maîtrise. Lucas Gassel dépeint Loth comme un homme entreprenant et concupiscent. Il n’hésite pas à enlacer sa fille et ses doigts lui caressent le menton. En séductrice accomplie, cette dernière lui dévoile sa gorge généreuse et ses cuisses rosées. Dans ses mains, elle tient une coupe pour enivrer son père, tandis que sa cadette se saisit d’une carafe. Leurs vêtements témoignent de l’habilité remarquable du peintre à reproduire le mouvement des étoffes, notamment dans le plissé des robes des jeunes filles. Gassel introduit une coupe de fruits déposée sur un drap blanc à la manière d’un trompe-l’œil, sans doute pour renforcer l’idée de gourmandise et de plaisir.
Mais l’intérêt du tableau ne se limite pas aux seuls personnages : le magnifique paysage panoramique surgissant derrière eux mériterait à lui seul tout notre intérêt. Celui-ci, à la fois paisible et déchainé, peut être considéré comme l’une des plus belles réalisations du peintre. Doté d’une large perspective, il dévoile au spectateur les différentes étapes du récit de la Genèse. Notre regard est avant tout attiré par le feu céleste qui s'abat sur l’horizon. Il s'agit évidemment de la ville de Sodome dont Loth a vainement tenté d'obtenir la grâce auprès du Seigneur. La véhémence des éléments signale habilement l'atmosphère de fin du monde qui règne sur le paysage. Les troués de feu dans le ciel aux nuances rouges, oranges et jaunes confèrent à l’ensemble une force digne de Patenier.
La campagne permet à l’artiste de donner un cadre bucolique au reste du récit. Villes et villages sont peints avec la minutie de ses meilleurs dessins. L’escarpement des falaises témoigne de l’héritage que doit Gassel à l’œuvre de Herri Met de Bles, tandis que la forêt, s’étalant le long des collines, lui permet de décliner la gamme des verts, passant des sombres frondaisons aux riantes prairies. Ce cadre champêtre est également rempli de références à l’histoire. Nous voyons ainsi à plusieurs reprises Loth et ses filles, aidés d’un ange, s’éloigner de la catastrophe. Au centre de la composition, figée sur le chemin juste au dessus du couple enlacé, apparaît distinctement la silhouette blanche de son épouse transformée en statue de sel. Une place relativement importante est également accordée à la tente où se consumera le forfait. Celle-ci, entrouverte, symbolise l’acte. Scindée en deux parties, elle renvoie aux deux sœurs. L’élément binaire est aussi présent dans les deux carafes qui, outre le rappel de l’alcool, symbolisent les deux ventres d’où sortiront la lignée des Ammonites et celle des Moabites.
Avec ce paysage, Lucas Gassel nous offre une de ses compositions les plus admirables. Le raffinement maniériste de ses personnages, l’intensité et la diversité des coloris, l’émail de la matière et l’aisance de son dessin font de ce tableau un exemple particulièrement brillant de la production de paysage dans les Flandres durant la première moitié du XVIe siècle.
Vers 1480 Helmont - Bruxelles 1570
Lucas Gassel naquit à Helmont vers 1480 dans un village au nord d’Anvers. Il vécut à Bruxelles et y mourut en 1570. On connaît son portrait par une gravure de...
lire la suiteVers 1480 Helmont - Bruxelles 1570
Lucas Gassel naquit à Helmont vers 1480 dans un village au nord d’Anvers. Il vécut à Bruxelles et y mourut en 1570. On connaît son portrait par une gravure de Wierickz qui nous le montre déjà âgé. Ami de l’humaniste Lampsonius, Lucas Gassel semble avoir eu des connaissances exceptionnelles en de nombreux domaines, tels que la géographie, la botanique, l’histoire sacrée... Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’il soit allé parfaire son éducation en Italie, notamment à Venise où il semble être passé.
Son œuvre s’inscrit dans le prolongement de Joachim Patenier. Comme lui, il utilise le paysage panoramique mais sa vision est élargie et Gassel englobe une description plus diversifiée de l’univers, tel qu’on commence à le connaître au XVIe siècle. Les courants d’idées issus de la haute société intellectuelle dont Gassel fait partie, ouvrent au paysage des voies nouvelles : le rêve de contrées inconnues lié aux grandes découvertes, le goût de la topographie encouragé par la gravure d’illustration, le paysage cosmique, évocateur des nouvelles dimensions de la terre, sont autant de facteurs déterminants pour l’évolution du paysage.
Maître très important, ses œuvres sont rares et recherchées.