Elle porte en même temps l’eau et le feu ;
Combler le puits lorsque le veau est noyé ;
Le Gardien d’oies ;
Le Dénicheur ;
A. signé « P. BREVGHEL » (en bas à droite)
B. signé « P. BREVGHEL » (en bas à gauche)
D. signé « P.BREVGHEL » (en bas à gauche)
Panneaux circulaires : 17,8 cm de diamètre
Provenance
Collection Rothan ;
Vente anonyme, Galerie Georges Petit, Paris, 29-31 Mai 1890, lot 15 ;
Avec Durand-Ruel, Paris, 1892 ;
Charles H.Senff, New York ;
Vente anonyme : Anderson Galleries, New York, 28 Mars 1928lot 14 en tant que « Pieter le jeune » ;
Avec Newhouse Galleries, New York, 1962 ;
Virginia Kraft Payson, New York ;
Christie’s, New York, 19 Avril 2007, lots 48-51 ;
Collection privée.
Exposition
New York, The American Federation of Arts, Dealer’s choice 16-29 Novembre 1962,
no. 34.
Littérature
G. Glück, Breughels Gemälde, Vienne, 1932, p.102, no. 33 (le troisième).
The Connoisseur, Mars 1963, image de couverture en couleur (la première).
G. Marlier, Pierre Breughel le Jeune, Bruxelles, 1969, p.152, no.11d ; p.153, no. 13c ; p.159, no. 20c ; p.162, no. 26b.
H. Mielke, Pieter Breughel der Jüngere (1564-1637/38) Lingen, 1998/2000, pp.200-202, nos. E74 et E 82 ; p.206, no. E100 ; p.207, no.E104.
La musique du riche est toujours agréable
Panneau : diamètre 18 cm
Signé « P.BREVGHEL » en bas à droite.
Provenance
Galerie de Boer, Amsterdam ;
Galerie de Jonckheere, Paris, 1989 ;
Collection privée.
Littérature
G. Marlier, Pierre Brueghel le Jeune, Bruxelles, 1969, p. 148;
K. Ertz, Pieter Brueghel der Jüngere, Lingen, 1988/2000, vol. I, n° E62, p.198, reproduit p. 100.
Deux fous qui se tirent la langue
Panneau circulaire. Diam : 18,9 cm.
Provenance :
J.J. Chapuis
Galerie De Boer, Amsterdam, 1934
A.J. Blijdenstein, Enschede
Vente Christie’s Amsterdam, 8 mai 1995, lot 54
Galerie d’Art Saint-Honoré, Paris
Collection privée
Expositions :
Enschede, Rijksmuseum Twenthe, Octobre 1929, n°4
Amsterdam, Galerie De Boer, 1934, n°27a
Modernen van Toen 1570-1630 : Vlaamse schilderkunst en haar invloed, Laren, Singer Museum, 1963, n° 57
Breughel-Brueghel, Essen, Villa Hugel, et Vienne, Kunsthistorisches Museum, Août 1997-Avril 1998, n° 111 ; Anvers, KMSK, Mai-Juillet 1998, n° 117
Littérature :
G. Marlier, Pieter Brueghel Le Jeune, Bruxelles 1969, p. 161, n° 22, fig. 83
K. Ertz, Pieter Breughel der Jüngere, Lingen 1998, p. 214, n° E145, pl. 143
Le paysan offrant une chouette à sa compagne
Panneau : 18,8 cm
Provenance :
Collection privée.
Littérature :
K. Ertz, Pieter Brueghel die Jüngere, Lingen, 1998/2000, Vol. I, No. E162, p. 217, reproduit p.177.
Si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous deux
Panneau : 20 cm
Provenance :
Collection privée.
Cette suite unique de tondi appartient à un thème bien particulier de la peinture de Pieter Brueghel le Jeune, à savoir, les sinnekens, plus communément appelés : les Proverbes. Le terme sinneke s’appliquait aux tableaux et aux gravures qui s’inspiraient du théâtre populaire de l’époque. Il s’agissait de locutions populaires transposées dans les mœurs rurales. Rassemblés en une série inédite, ces splendides tondi, véritables « petits ronds de Brueghel », perpétuent la tradition des grandes séries de Proverbes, aujourd’hui pour la plupart toutes dispersées. A l’instar de la célèbre série des douze Proverbes de Bruegel le Vieux conservée au Musée Mayer van den Bergh d’Anvers (FIG.1), seule une autre série de neuf tondi persiste dans la collection des comtes de Schönborn, au château de Pommersfelden en Bavière.
Le premier panneau de cette suite, Elle porte en même temps l’eau et le feu, met en scène une paysanne. Ce personnage figure également dans le très célèbre tableau des Proverbes (Gemäldegalerie, Berlin) de Pieter Bruegel le Vieux. Ce proverbe se dit d’une personne qui souffle le chaud et le froid. Cet emblème de la duplicité est représenté par Brueghel sous les traits d’une paysanne portant un seau d’eau d’une main et de l’autre portant une pince de fer qui se termine par une braise. La version ici peinte par Pieter Brueghel le Jeune offre des modifications évidentes laissant transparaître sa personnalité picturale propre et en particulier son talent exceptionnel de coloriste.
Comme le précédent tondo, le deuxième est inspiré d’une création du père, représenté dans les Douze proverbes du musée Mayer van den Bergh à Anvers. « Combler le puits lorsque le veau s’est noyé » symbolise le fait de vouloir prendre des mesures lorsqu’il est déjà trop tard. Sur ce tondo, Brueghel met en scène un paysan versant de la terre dans un puits. Marlier fait mention d’un dessin conservé au cabinet d’art graphique du Louvre qui fut autrefois attribué à Bosch. Communément donné à Bruegel le père ensuite, ce dessin fait aujourd’hui débat et on l’attribue plus volontiers au fils. Il est certain que les traits de la série d’Anvers sont celui d’un maître qui peint naer’t leven (d’après la vie).
Le Gardien d’oies, quant à lui, illustrerait le dicton “Qui sait pourquoi les oies vont nu-pieds”: un axiome à la sémantique relativement vague mais dont l’acception commune serait de suggérer que tout a une raison d’être. Pieter Brueghel transpose comme à son habitude une locution populaire dans un cadre rural pour devenir l’illustration mordante d’une conception de la moralité telle qu’elle était comprise à l’époque. Le peintre croque brillamment le gardien d’oies dont l’attitude pour le moins pensive, nonchalamment appuyé sur son bâton et comme rivé dans la contemplation mélancolique de l’arbre qui lui fait face, suggère la parfaite indifférence face à la tâche qui l’occupe. Par-delà la présence du motif dans la grande composition paternelle du musée Berlin, un dessin isolé, conservé au Kupferstichkabinett de Dresde (24,6 x 14,8 cm, ca. 1560-63), a vraisemblablement servi de modèle direct au tondo de Pieter Brueghel le Jeune, ainsi que semble d’ailleurs l’indiquer l’utilisation du motif par Jan Brueghel de Velours dans les Adorations des Mages de la National Gallery et du Kunsthistorisches Museum de Vienne.
Notre quatrième proverbe qui s’intitule le Dénicheur, met en scène un homme de face pointant un autre qui grimpe sur un arbre. Cette composition représente en réalité le dicton « Celui qui sait où est le nid, il le sait / celui qui s’en empare, il l’a. » et est inspirée du tableau de Bruegel le Vieux conservé à Vienne et daté de 1568. Ce sujet phare de la série des Proverbes se trouvait, par une autre version, dans la collection de l’archiduc Léopold-Guillaume.
Sur le cinquième panneau que nous présentons, La Musique du Riche est toujours agréable, l’allure et le lourd manteau bordé de fourrure annoncent que celui qui est assis sur cette grande mâchoire est un personnage officiel, en l’occurrence un receveur d’impôts de guerre, aussi redouté qu’inattaquable, exerçant ses fonctions sous la protection d’un château fort dont il devait assurer à la fois l’entretien et les destinations. A l’arrière plan se dresse le pilori où, cette fois, ne se trouve pas exposé un criminel infâme mais un sonneur de trompe, installé là pour avertir le public du sort promis à celui qui se rend coupable de pratiques abusives. Sur la gravure au burin par Jean Wierix d’après Pieter Bruegel le Vieux, apparaît en exergue, un quatrain flamand. En néerlandais, le substantif « kaak » a plusieurs acceptions. L’une signifie « mâchoire » ; l’autre « pilori ». A la suite de cela, il a donné lieu à des locutions proverbiales, comme d’abord « op de kaak spelen » (jouer sur la mâchoire) ; « hij is een kaakspeler » (c’est un joueur sur la mâchoire) - « jouer sur la mâchoire » ayant le sens de frauder des profits, de s’assurer des profits illicites, et ensuite : « aan de kaak stellen » (mettre, exposer, au pilori), allusion à la punition infligée jadis aux criminels, qui consistait à exposer ceux-ci publiquement dans une lanterne au haut du pilori.
Le sixième tondo met en scène, mais de façon autonome, un motif récurrent dans l’œuvre de Pieter Brueghel le Jeune : nombreuses sont les compositions où il introduit de façon particulièrement expressive des personnages de fous ou de bouffons. On peut supposer qu’il se soit inspiré de la gravure d’Abraham Hondius, La fête des Fous, dérivée de Bruegel le Vieux et figurant deux bouffons se défiant l’un l’autre au moyen de leur bâtons tandis qu’une troisième comparse s’apprête à sévir au moyen d’un faisceau de verges. Une autre source d’inspiration serait l’imposante Fêtes des Bouffons connue, elle aussi, par gravure et représentant une mêlée, tous sexes confondus, de personnages grotesques aux attributs de bouffons. La représentation vestimentaire des deux personnages est ici particulièrement caractérisée : dûment orné de grelots, leurs habits à pans triangulaires se terminent par la coiffe typique aux oreilles d’âne, partagée en son milieu d’une couture en relief formant crête de coq. Ce proverbe est une illustration métaphorique d’expressions idiomatiques telles Iemand in de maling nemen (se gausser de quelqu’un) ou encore, au vu de la langue contorsionnée du bouffon de gauche, de met gespelten tong spreken (parler avec la langue fourchue). Dans ce cas, il s’agirait donc d’une illustration du travers qui consisterait à tenir des propos différents en fonction de l’interlocuteur concerné, avec l’intention souvent malhonnête d’en tirer quelque profit.
A l’instar des deux Bouffons, le tondo illustrant un paysan offrant une chouette à sa compagne est également une œuvre originale de Pieter Brueghel le Jeune. Ce choix marque les prémices de l’émancipation de notre artiste face au modèle paternel. De prime abord paisible et anecdotique, ce panneau renferme, d’après Ertz, une signification beaucoup plus poussée, à connotation sexuelle. Des allusions symboliques plus ou moins voilées ne manquent pas d’émailler la scène : la cruche symbolisant l’utérus de la femme, le spectateur averti ne manquera pas de deviner le rôle tenu par la chouette. Malgré cela, le proverbe exact auquel répond cette amusante illustration reste aujourd‘hui méconnu.
Enfin, notre ultime proverbe, représentant deux aveugles, illustre une expression évangélique populaire (Matthieu 14 :15). Ce motif est bien connu par une gravure de Hieronymus Cock d’après un dessin perdu de Bosch, dans le tableau des Proverbes et surtout dans la Parabole des Aveugles de Bruegel le Vieux, conservé au musée Capodimonte de Naples. L’œuvre, sans avoir été copiée scrupuleusement, dérive de ce tableau, en se focalisant sur le duo de droite. L’un de deux compères s’apprête à tomber tandis que le dernier s’est déjà précipité dans le ruisseau. Pour ce qui est de sa signification, la notion de « tradition » pervertie par des siècles d’aveuglement se trouve au cœur du questionnement philosophique qui anime l’Europe du Nord au XVIème siècle. La Réforme, la place de l’Eglise de Rome mais aussi les découvertes de nouveaux continents et de nouvelles civilisations font éclater les certitudes d’antan et « aveuglent » les Hommes perdus dans un monde dont ils ne semblent plus maîtriser les règles. Face à cette réalité, il devient aisé de comprendre la raison de l’intérêt des artistes tel que Brueghel pour cette parabole.
On retrouve dans ce florilège de sinnekens tout le talent et la joie de vivre de notre artiste. Acquise, pour quatre d’entre eux, au XIXe siècle par Gustave Rothan (1822-1890), amateur averti, diplomate et ancien ministre plénipotentiaire de Napoléon III, cette série reconstituée, inédite, et dans un état remarquable de conservation, est l’exemple même du talent incontesté d’une dynastie de peintres. Le fils, par sa brillante maîtrise et la reprise des motifs paternels, puis le père par sa créativité facétieuse : tous deux nous livrent au travers de ces huit Proverbes, les exemples intemporels des travers de l’Homme.